Dakar Info

Le premier magazine d'information de la capitale Sénégalaise

Les défis du second mandat de Barack Obama

Barack Obama repart à Hawaï le 1er janvier 2013, après sa demi-victoire au Congrès contre les républicains | AFP/MANDEL NGAN

Les politologues américains l’appellent « la malédiction du second mandat » : un phénomène inattendu ou une erreur politique, qui fait trébucher le président des Etats-Unis après sa réélection. Tous les occupants de la Maison Blanche en ont fait l’expérience, à des degrés divers. Richard Nixon a été confronté au Watergate. Ronald Reagan, au scandale des ventes d’armes à l’Iran ; Bill Clinton, à l’affaire Monica Lewinski ; George W. Bush, à l’ouragan Katrina… Sans aller jusqu’à l’exemple tragique d’Abraham Lincoln, assassiné moins de deux mois après sa seconde investiture, les historiens citent aussi Woodrow Wilson, paralysé par une attaque cérébrale alors qu’il essayait de « vendre » son idée de Société des nations. Ou Franklin Roosevelt, qui se crut mandaté pour réformer la Cour suprême au motif que plusieurs juges lui résistaient.

Barack Obama est-il menacé par la « malédiction » ? Jusqu’à présent, le 44e président des Etats-Unis a échappé aux scandales. Son administration a réussi à répartir un plan de relance de plus de 700 milliards de dollars (535 milliards d’euros) sans incident majeur de corruption. Aucune affaire de moeurs n’a entaché la Maison Blanche, aucune humiliation nationale comparable à la crise des otages américains en Iran, en 1980. Un palmarès dû à la chance, disent les politologues, et probablement davantage au fait que le président contrôle de près toutes les décisions.

Barack Obama n’ignore pas les précédents historiques. « Je suis plus que conscient de tout ce qui a pu être écrit sur les excès des présidents en second mandat, expliquait-il dès sa première conférence de presse de novembre 2012, après le scrutin. Mais je n’ai pas été réélu pour me prélasser. » Le voudrait-il que beaucoup s’interposeraient. Tous les groupes de gauche, syndicalistes, écologistes, latinos, militants « anti-guns », anti-pauvreté, attendent de vraies retombées maintenant que leur champion est délivré de tout souci électoral. Les défenseurs de l’environnement campent déjà devant la Maison Blanche pour essayer de l’empêcher de mollir, comme on lui en prête l’intention, sur l’autorisation du pipeline Keystone XL, différée avant les élections. Le New York Times a publié une série d’éditoriaux sur ce qu’il estime être les priorités du second mandat : la liste va de la refonte du code des impôts à la fermeture de la prison de Guantanamo en passant par une réforme de la procédure électorale afin d’éviter les longues files devant les bureaux de vote.

Les attentes sont à peine moins démesurées qu’en 2009. Le risque de décevoir est-il moins élevé ? Conformément à la tradition, Barack Obama présentera dans son discours d’investiture, le 21 janvier, sa vision des Etats-Unis pour les quatre ans qui viennent (il deviendra officiellement président le 20 janvier à midi, en vertu du 20e amendement de la Constitution, mais comme c’est un dimanche, la cérémonie populaire est fixée au lundi 21). Pas plus que pendant la campagne, il n’a encore annoncé de calendrier détaillé. Son nouveau gouvernement n’est pas tout à fait au complet, encore moins confirmé par le Sénat. Tout juste a-t-il mentionné quelques grands thèmes dans ses interviews de fin d’année.

Hormis les questions budgétaires, l’immigration était censée être le premier dossier à l’ordre du jour. Le sujet a été supplanté par le contrôle des armes à feu après la tuerie de Newtown (Connecticut) en décembre. Mais autant un consensus bipartite peut se développer sur l’immigration, autant le président marche sur des oeufs sur la question – épidermique – des armes. Le camp « pro-guns » a prévu une démonstration de force le 19 janvier, décrété « jour de reconnaissance pour les armes à feu ». Les militants sont persuadés que le « socialiste » Obama entretient le dessein caché de leur prendre leur fusil. S’il ne veut pas réveiller un nouveau Tea Party, Barack Obama devra agir avec doigté. De toute façon, les républicains ont déjà fait savoir qu’ils ne se pencheront sur une nouvelle législation sur les armes que lorsque leur priorité – la réduction des dépenses – aura été examinée.

Dans la liste présidentielle figurent également l’énergie, la modernisation des infrastructures et des sujets moins attendus, comme la réforme de la justice pénale. Barack Obama entend réduire une surpopulation carcérale sans équivalent dans les pays développés, au nom du partage du fardeau de l’austérité. « Une des raisons pour lesquelles les frais de scolarité ont tellement augmenté dans les universités publiques est que de plus en plus de ressources sont consacrées au financement des prisons », explique-t-il dans un entretien de fin d’année avec le magazine Time.

Interrogé sur l’horizon 2016, il répond qu’il voudrait quitter ses fonctions en ayant ramené les Etats-Unis à leurs valeurs fondamentales – « L’idée que si vous travaillez dur, dans ce pays, vous pouvez vous en sortir » – tout en la propulsant sur un chemin qui inclut « les changements démographiques, technologiques et culturels ».

Voilà pour les intentions. Mais Barack Obama peut-il accomplir quoi que ce soit dans la configuration politique de cohabitation qui reste celle de son second mandat – même si les démocrates ont consolidé leur majorité au Sénat (55 sièges contre 51) et réduit celle des républicains à la Chambre (233 sièges contre 242) ? Tout dépend du rapport de force que le président va réussir à installer avec les républicains, sachant que ceux-ci sont plus que divisés (les intérêts des élus de la Chambre, soumis à réélection en 2014, ne sont pas ceux des sénateurs, encore moins des présidentiables, qui ne siègent pas forcément au Congrès et qui visent 2016).

Un bras de fer titanesque s’est engagé entre la Maison Blanche et l’opposition sur la dette et les déficits. Le président a remporté la première manche sur la « falaise budgétaire » (« fiscal cliff »), le 31 décembre, même s’il a dû relever le seuil de revenus à partir duquel les Américains seront imposés au taux de 39 % (450 000 dollars annuels de revenus pour un couple, au lieu des 250 000 dollars qu’il préconisait pendant la campagne).

Une deuxième partie s’est aussitôt engagée, qui va occuper tout le premier trimestre. Elle se décline en trois étapes. Fin février : le relèvement du plafond de la dette publique (actuellement de 16 400 milliards). Le 1er mars : l’entrée en vigueur de 110 milliards de coupes automatiques dans les budgets de la défense et les programmes sociaux. Et fin mars, la reconduction de la loi d’appropriations qui permet aux services publics de fonctionner, aux fonctionnaires d’être payés et aux pensions de retraite d’être versées. Les caisses seront vides le 27 mars. C’est le combat sur lequel les républicains entendent se concentrer. Déjà, nombre d’entre eux salivent à l’idée de « fermer » ce gouvernement qu’ils estiment être, de toute façon, beaucoup trop encombrant.

Barack Obama a perdu son levier dans les négociations : l’augmentation automatique des impôts qui allait entrer en vigueur le 1er janvier si les républicains n’avaient pas voté in extremis pour éviter le couperet budgétaire. Mais il a conservé quelques atouts. Ainsi qu’il l’a annoncé dans son message de fin d’année, il ne se laissera pas prendre, comme en 2011, à négocier sur le plafond de la dette, au risque d’entraîner une nouvelle dégradation de la note des Etats-Unis. A-t-il l’intention d’agir par décret ? La menace est des plus voilées – le porte-parole de la Maison Blanche ne cesse même d’écarter l’idée -, mais une vingtaine d’élus y sont favorables, et Bill Clinton a donné son imprimatur : le recours au 14e amendement. En vertu de cet article, plaident les constitutionnalistes démocrates, le président peut couper l’herbe sous le pied du Congrès et relever le plafond de la dette de manière unilatérale. Adopté en 1868, le 14e amendement prévoit que « la validité de la dette publique » ne pourra pas être « remise en question ».

L’autre arme que les démocrates sont prêts à utiliser, afin de ne pas se retrouver dans la même situation de paralysie institutionnelle qu’entre 2010 et 2012, est la réforme de la « flibuste » (« filibuster« ), la manoeuvre d’obstruction qui permet à la minorité de bloquer tout passage au vote : 41 voix suffisent – sur 100 sénateurs – pour geler une décision de la majorité. Les républicains en ont actuellement 45. Le chef de file démocrate au Sénat, Harry Reid, avait menacé de faire voter une limitation du recours à cette procédure dès l’ouverture de la session, le 3 janvier. Attend-il des concessions des républicains ? Il a reporté le vote sur cette question au 22 janvier.

La situation de blocage apparaît similaire, mais les nuances sont importantes. Obama estime qu’il a fait la démonstration de sa bonne volonté et qu’il n’a plus besoin de tendre l’autre joue. Il a l’intention de se servir amplement du porte-voix que lui donne la Maison Blanche pour faire jeter le blâme sur les républicains obstructionnistes. Ceux-ci ont tout intérêt à jouer la montre. Le seuil qui sépare un président délivré des contraintes électorales d’un président « canard boiteux » (« lame duck« ) est vite franchi. Obama n’a que dix-huit mois devant lui : à l’approche des élections de mi-mandat, les républicains auront à coeur de se regrouper. Et après novembre 2014, il n’aura plus la même autorité. Ses collaborateurs commenceront à déserter. Comme ses prédécesseurs, il sera probablement tenté de se replier sur la politique étrangère.

Reste un grand défi : rassembler. Rallier au-delà des fractures idéologiques, générationnelles ou économiques. Pour Barack Obama, c’est l’une des missions les plus ambitieuses. L’Amérique issue des élections 2012 est un pays en transition démographique et incertain sur son modèle. Elle n’est pas plus à gauche mais plus divisée : plus progressiste dans les Etats démocrates mais pas moins arc-boutée sur son conservatisme dans les autres régions. Celles-ci, sans avoir l’avantage démographique, n’en continuent pas moins de peser d’un poids disproportionné, en vertu du système constitutionnel de checks and balances, qui s’évertue à faire des « petits » le contrepoids des « gros » .

Lemonde.fr / Corine Lesnes – Washington, correspondante

 

Bookmark and Share
Taggé avec:

Laisser une réponse

Markup Controls
Emoticons Smile Grin Sad Surprised Shocked Confused Cool Mad Razz Neutral Wink Lol Red Face Cry Evil Twisted Roll Exclaim Question Idea Arrow Mr Green

powered by C4F Textarea Toolbar

*