Ousmane Sonko ou le choix cornélien

Un respectable haut fonctionnaire, Inspecteur principal des Impôts et domaines, dirige parallèlement un mouvement (parti ?) politique. Au nom de la démocratie, de la bonne gouvernance et de la liberté tout simplement, il a décidé de défier les plus hautes autorités politiques de l’Etat, et, à l’image du dieu grec Janus, il veut prendre à témoin l’opinion publique nationale pour l’aider à valider ses « deux têtes ». Aux urnes, donc, citoyens !

Sans préjuger du caractère légal/réglementaire ou non de la mesure de suspension prononcée contre le Sieur Sonko, nous sommes de ceux qui pensent que, d’un point de vue simplement déontologique, et même éthique, on n’est pas loin d’un conflit d’intérêt dans la volonté de cumul par M. Sonko de sa position de haut fonctionnaire dans l’administration publique nationale et de son engagement politique militant, ouvertement affiché et assumé. La fonction publique est réglementée ; elle a ses règles et ses réalités qui contraignent et astreignent. Quand un citoyen ne peut s’en accommoder, il choisit de faire carrière ailleurs. A notre connaissance, aucun texte normatif au Sénégal, n’interdit au fonctionnaire, encore moins à Ousmane Sonko, d’avoir des convictions politiques et de les exprimer ; il lui est simplement rappelé que, tant qu’il demeure haut fonctionnaire en activité, il ne peut le faire que dans un autre cadre et sous un statut compatible avec les exigences d’une administration publique neutre, impartiale, républicaine et à équidistance des écuries politiques.

La fragilisation des institutions et des Etats en Afrique découle, en partie, de la tentation nocive et permanente de soumettre l’Etat et ses appareils aux combines politiciennes. L’Etat de droit est allergique aux interférences de l’envi tendancieux et hasardeux du politique avec le besoin pour les peuples de disposer d’une administration fiable et reposant sur un socle solide d’intégrité et de républicanisme. La solidité d’un État réside dans sa capacité à ériger avec clarté la frontière entre Politique/Administrateur, de manière à sécuriser durablement l’administré face aux aléas, aux caprices et au caractère éphémère de l’acteur passager qui contrôle le pouvoir politique.

C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles la doctrine et la loi ont érigé le principe de la continuité de l’Etat que l’administration publique, à travers notamment les fonctionnaires, est chargée d’assurer. La vocation du fonctionnaire est de donner toutes les garanties que le sacerdoce professionnel qu’il a décidé d’embrasser vise à protéger l’administré, en tous lieux et en toutes circonstances, de son propre jugement subjectif et personnel, mais également de l’influence et/ou de la direction partisane de l’acteur politique/politicien. C’est également dans un esprit de prévention de conflit d’intérêt que, quasiment dans tous les systèmes de fonctionnariat, et en particulier au Sénégal, les normes régissant le statut général de la fonction publique proscrivent la possibilité pour le fonctionnaire, d’exercer, à titre professionnel, une activité privée lucrative de quelque nature que ce soit, sauf dérogations dans des conditions définissant clairement le cumul. Cette proscription est également envisagée en ce qui concerne les modes d’expression des convictions politiques qui pourraient animer le fonctionnaire dans l’exerce de ses fonctions.

Au nom du principe de traitement équitable et égalitaire, de sécurisation et de protection du citoyen dans ses rapports à son administration, le fonctionnaire est tenu d’éviter que ses actes, son comportement, sa conscience et ses convictions politiques transparaissent dans sa conception, sa pratique et sa conduite quotidiennes du service public. Ces principes sur lesquels Senghor, compagnies et suivants ont bâti l’Etat sénégalais valent à notre administration l’aura et la bonne réputation qu’elle a, y compris au-delà des frontières nationales.

  1. Sonko est mieux placé pour savoir que les cadres de dénonciation des violations des lois, des manquements aux règles et principes de bonne gouvernance, de cas de corruption et de fraude sur le bien public dont il fait cas dans ses sorties, existent; que l’Etat sénégalais dispose de corps de contrôle et d’inspection professionnels et intègres qu’il peut bien saisir sans avoir à compromettre son obligation de réserve; il sait aussi que, dans ce monde ouvert, et au nom du principe d’une bonne gouvernance participative, les ONG, la Société civile, les publications écrites etc. peuvent également servir d’acteurs et/ou de canaux d’alerte à la portée de tout citoyen, y compris du fonctionnaire. Mais, la voie de l’affichage et de la médiatisation politiques qu’il a choisie le rend suspect et c’est justement là que réside la réserve de certains observateurs et peut-être même de ses compères hauts fonctionnaires dont on n’entend aucun son dans cette affaire. Ces derniers sont-ils moins patriotes que Sonko ? Sont-ils moins informés que lui dans le même corps ? Ont-ils moins le sens de l’intérêt général ? Nous ne le pensons pas.
  1. Sonko aspire à être un homme politique sincère, voire vertueux. Tant mieux pour le paysage politique national dans une perspective de recomposition autour de ces valeurs. Mais, en attendant, il convaincra dorénavant difficilement de son objectivité professionnelle. L’on peut s’étonner qu’il n’ait pas eu la gentillesse et l’honnêteté de tirer bien avant les conséquences de sa vocation nouvelle en se mettant en retrait de l’administration publique pour anticiper la mesure de suspension qui le frappe. Aujourd’hui, il lui est difficile de chasser les appréhensions que des citoyens d’obédience politique différente peuvent désormais avoir sur sa capacité à poser, avec bonne foi, neutralité et impartialité des actes de service public, détachables de son calcul politique. La même observation pourrait s’appliquer aux gouverneurs, préfets, juges électoraux dans l’hypothèse où ils devraient être gestionnaires d’élections auxquelles ils seraient eux-mêmes candidats tout en demeurant à leurs fonctions et postes.

Il est légitime pour tout citoyen en droit de le faire de solliciter l’onction populaire dans sa recherche d’un destin politique national. Toutefois, en s’appuyant sur le seul témoignage du grand public, en pariant sur l’incapacité d’une large partie de celui-ci à déjouer la stratégie de confusion des genres qu’il déroule, en misant sur les difficultés du profane sénégalais à démêler le labyrinthe de l’Etat et les déclinaisons de son administration astreignante et contraignante, le « politicien » Sonko peut-il encore avoir le courage de prétendre incarner la parole crédible, juste, constante et équilibrée sur le long terme ? Pas si sûr. Parce que tout simplement, « vous », les hommes politiques, « on vous connaît », pour reprendre la chanteuse gabonaise Patience Dabany. Dans le cours récent de la vie publique et politique de notre pays, après le temps de l’extase et de la ferveur que les Sénégalaises et Sénégalais ont pu vivre sous l’emprise de discours aux relents « messianistes » de nos chers « Lider Maximo », très vite était venu le temps du réveil, du réalisme et du regret face à l’indicible: Le Wax Waxeet, passé dorénavant sous brevet de nos leaders politiques « bien éclairés ».

En dépit de l’empressement (justifié et compréhensible) des Sénégalaises et des Sénégalais à voir les choses aller beaucoup mieux qu’elles ne le sont à ce jour, il convient de garder entière notre lucidité et notre capacité de discernement dans un contexte où le peuple est assailli d’offres et de candidatures multiformes au messianisme. Il n’y aura pas de nouveau prophète, même en politique.

En attendant que nous puissions trouver un autre statut du fonctionnaire qui pourrait admettre la combinaison, sans dommages, de fonctions statutaires et des activités politiques militantes,  protégeons celui que nous avons et qui nous garantit, à ce stade une administration publique intègre, a/dé/politisée, fidèle à un agenda républicain, sans conflit avec un agenda politique.

Alassane M. NDIAYE

Paris

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